Richard Collasse préside l’EBC depuis six ans. Il définit son organisation comme « le bras de lobbying des chambres de commerce des pays de l’UE présentes » au Japon. Un pays qu’il connaît bien et qu’il aime au point d’en faire un sujet de roman (1).
Commerce International : PDG de Chanel Japon, vous êtes également président de l’EBC jusqu’en 2008. Comment avez-vous été amené à occuper ce poste et quel rôle y jouez-vous ?
Richard Collasse : « En travaillant dur ! Je suis président de Chanel Japon depuis 13 ans, mais j’appartiens à la maison depuis 1984. Ce cheminement répond à la logique d’une entreprise qui privilégie le long terme, la patience, la loyauté et, bien sûr, les qualités requises pour présider aux destinées d’une importante entité dans une dynamique créative – et pas seulement gestionnaire.
La longévité de ma présence au Japon, mon expérience de ce marché, ma participation depuis de nombreuses années aux travaux de l’EBC, puis ma position de président du comité de l’industrie cosmétique, entre 1990 et 1992, m’ont permis de bien connaître le fonctionnement de l’EBC de l’intérieur. Mes postes consulaires ont également pesé : conseiller du commerce extérieur de la France au Japon depuis 20 ans et à Hong-Kong, président de la section Japon des CCE pendant deux ans, président de la Chambre de commerce et d’industrie française au Japon pendant trois ans.
Il existait au sein de l’EBC le besoin d’un fédérateur des forces en présence, avec une vision claire de la mission dont est chargée l’organisation. Mon rôle est celui de moteur, d’ambassadeur des besoins des entreprises européennes au Japon. Je suis également le “ caillou dans la chaussure ” de l’administration japonaise pour obtenir les réformes et changements nécessaires à l’accompagnement d’une nouvelle dynamique globalisée de l’économie japonaise qui profitera à nos entreprises. »
C.I. : Quels liens entretient l’EBC avec les CCI européennes ?
R.C. : « Toutes nos chambres sont importantes, elles sont les “ Stake holders ” de l’EBC. À ce titre, je suis redevable de l’action de l’EBC devant les présidents des CCI européennes implantées au Japon . Ils sont les membres du conseil d’administration (Board of Governors) et ce sont eux qui m’ont nommé. Car si les trois grandes chambres (2) sont extrêmement importantes en termes de niveau de financement, nous respectons le principe d’égalité des pays. Certaines CCI, modestes par leur taille, sont vitales pour le bon fonctionnement de l’EBC grâce à leur participation, leur enthousiasme et leur philosophie très européenne. »
C.I. : Travaillez-vous en collaboration avec la Chambre de commerce américaine au Japon et les autres réseaux internationaux de CCI ?
R.C. : « Tout à fait, dans de nombreux domaines transversaux (taxation, propriété intellectuelle…), mais aussi des secteurs tels que la cosmétique, où “ l’union fait la force ” face à l’administration japonaise. Par contre, il est évident qu’aucun lien ne se crée dans des secteurs où nous sommes frontalement en compétition comme l’aéronautique (Airbus VS Boeing !), ou politiquement délicats (Défense, Espace).
Mais à part l’American Chamber of Commerce in Japan, (ACCJ) et l’EBC, très peu de chambres étrangères ont une vraie présence ici. »
C.I. : En quoi la loi facilitant les fusions transfrontalières vous a-t-elle déçu ? Quels sont vos rapports avec la fédération patronale Nippon Keidanren, qui a joué un grand rôle dans la mise en place de cette loi ?
R.C. : « La loi est passée et, en cela, nous sommes satisfaits. Il reste à voir comment s’effectuera son application : en toute sincérité ou avec des “ fire walls ” et autres “ poison pills ” qui rendront sa mise en pratique difficile, voire impossible. L’acceptation du principe de taxation différée des plus-values papier constatées au moment de l’échange d’actions est une avancée, bien que le Keidanren ait été très opposé à ce principe et, de façon plus générale, au schéma d’échange triangulaire d’actions.
Nos relations avec le Keidanren, vous le devinez, ne sont donc pas très bonnes, car il est très protecteur des intérêts des “ dinosaures ” de l’industrie japonaise. Par contre, nous entretenons d’excellentes relations avec le Keizai Doyukai (association japonaise des dirigeants d’entreprises, ndlr) et d’autres organisations telles que les CCI japonaises (Osaka, Tokyo…). Ces organisations réalisent que nos demandes de réformes vont dans le sens d’une revitalisation de pans entiers de l’économie japonaise. Elles bénéficieront aussi aux entreprises locales, plus particulièrement aux PME-PMI. »
C.I. : Que pensez-vous de la problématique démographique au Japon ? Quelles conséquences pour les acteurs économiques étrangers, en particulier européens ?
R.C. : « La question démographique est à la fois inquiétante et réversible si le gouvernement japonais (et les couples japonais !) décide d’y remédier.
Il semble cependant que les plus hautes autorités japonaises estiment que le pays n’a guère besoin d’une population de 127 millions d’habitants et la laissent baisser à un étiage considéré comme plus sain (niveau non exprimé) pour l’équilibre futur du pays. Le Japon raisonne à très long terme et sur la base d’une mémoire historique. Je pense à la honte des années 1920, durant lesquelles le Japon, incapable de nourrir son peuple, a dû laisser partir – principalement pour l’Amérique du Sud – des vagues entières d’émigrés. La seule chose qui est sûre, c’est que le Japon “ ne répétera pas les erreurs de certains pays européens en matière d’immigration ” (phrase prononcée par un membre très haut placé du gouvernement japonais).
Comme tout acteur économique opérant au Japon, les entreprises européennes vont devoir s’adapter à une population vieillissante, dont les comportements de consommation et les habitudes de vie évoluent à grande vitesse. De nouvelles opportunités vont d’ailleurs se présenter dans de nombreux secteurs aux entreprises européennes ».
C.I. : Quels commentaires comparatifs feriez-vous entre la politique d’innovation menée par le Japon et celle menée par la France (et plus largement par l’Europe) ? Est-ce là que se situe, selon vous, le véritable moteur de la croissance du Japon ?
R.C. : « Parce que la France a une politique d’innovation mis à part le Centre national de la recherche scientifique (CNRS) – producteur de chercheurs qui souvent ne découvrent jamais ! [sic] Plaisanterie à part, le Japon, même pendant les dix années de dépression, n’a non seulement jamais baissé ses investissements en recherche fondamentale et appliquée, mais les a augmentés. C’est un pays où les entreprises prennent les initiatives de recherche soutenues activement en retour par l’État. La recherche française, même si elle demeure de qualité, perd de son allant à cause d’un manque de moyen et des niveaux ridicules de rémunération accordés à ses chercheurs comparés à ceux des autres grandes puissances économiques mondiales. Le manque de connexions entre ce monde et celui de l’entreprise représente un frein considérable à l’émergence d’une recherche active, heureuse et productive.
L’innovation est bien l’un des moteurs de la croissance japonaise, mais pas le seul. La volonté de restructuration des entreprises, la capacité de rebond, la créativité intrinsèque des Japonais (et j’insiste sur ce point), ou encore la faiblesse du yen, sont d’autres facteurs essentiels à ne pas négliger. »
1 Richard Collasse, « La Trace », Seuil, 2007.
2 Chambres de commerce française, allemande et britannique, par ordre d’importance.