Pierre Gramegna, un héraut du Grand-Duché

Philippe Adam
le 26/05/2006 à 10h13
La Chambre de commerce de Luxembourg (CCL) est une institution de droit public, ce qui la rapproche du modèle consulaire français. Pierre Gramegna est le directeur général de cette institution puissante et influente née en 1841. Il a répondu aux questions de "Commerce International".
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Pierre Gramegna est âgé de 45 ans. Il est diplômé en droit et en sciences économiques (Université Paris II), a été ambassadeur du Grand-Duché au Japon et en Corée du Sud et consul général à San Francisco. Avant de diriger la CCL, il était directeur des Relations Économiques Internationales au ministère des Affaires étrangères.

 

Commerce International : Quelles sont les missions de cette chambre professionnelle élective dans cet État qui compte 452 000 habitants et qui demeure l’une des nations les plus prospères du monde ?

 

Pierre Gramegna : « Il est vrai que la Chambre de commerce a une longue tradition au Grand-Duché de Luxembourg puisque sa création remonte au 1er octobre 1841, date à laquelle le roi Grand-Duc Guillaume II fit paraître l'arrêté instituant la Chambre de commerce. Si à ses débuts la Chambre de commerce était un simple organe pour défendre les intérêts des commerçants et industriels de l’époque, son rôle pour l’économie luxembourgeoise est devenu au fil des ans tellement important que le législateur a jugé bon de confirmer le rôle de la Chambre dans la loi du 4 avril 1924. Cette loi a institué au Luxembourg les chambres professionnelles à base élective et a conféré à la Chambre de commerce la personnalité civile. Aujourd’hui, la Chambre regroupe toutes les entreprises luxembourgeoises, hormis l’agriculture et l’artisanat. L’affiliation à la Chambre de commerce est obligatoire pour toutes les sociétés établies au Luxembourg. Les grands axes de l’action de la Chambre de commerce sont décidés par son assemblée plénière qui compte 23 membres élus représentant 8 secteurs d’activités. Comme les cotisations de nos membres constituent notre ressource essentielle, la Chambre de commerce a le privilège de jouir d’une autonomie financière qui lui permet de travailler de façon indépendante et objective. Aujourd’hui nous défendons les intérêts de quelque 35 000 membres affiliés, occupant plus de 200 000 personnes et représentant 80 % du PIB. Notre mission primaire est d’articuler et de représenter l’intérêt économique général. À ce titre, la Chambre de commerce fait la promotion d’une économie ouverte, dynamique et compétitive pour permettre aux entreprises de se développer au Luxembourg et à l’étranger. Nous encourageons également les investissements étrangers. La Chambre de commerce est également le porte-parole attitré et indépendant du marché et de ses acteurs. La mission de promotion des intérêts des entreprises passe aussi souvent, mais pas exclusivement, par l’intervention de la Chambre de commerce dans la procédure législative. Le gouvernement a d’ailleurs l’obligation de demander l’avis de la Chambre de commerce pour tout projet de loi ou de règlement grand-ducal concernant les secteurs d’activité représentés par la Chambre. Par ailleurs, et cela reste une particularité du Luxembourg, la Chambre de commerce a le droit de soumettre des propositions de loi au gouvernement qui devra les transmettre à la Chambre des Députés. Bien que la Chambre de commerce n’utilise ce droit que dans des circonstances exceptionnelles, elle l’a fait récemment encore en soumettant au Gouvernement une proposition de loi pour introduire un plafonnement du taux des cotisations patronales à l’assurance-maladie. Finalement, la Chambre de commerce se positionne aujourd’hui également et avant tout comme prestataire de services pour ses ressortissants et pour toute personne intéressée par l’exercice d’une activité commerciale, financière ou industrielle au Luxembourg. »

 

Quels sont les enjeux pour l’économie du Luxembourg ?

 

P.G. : « Les enjeux pour l’économie luxembourgeoise sont clairs. Le Luxembourg est un petit pays, dont l’économie est très ouverte sur l’étranger. Les entreprises luxembourgeoises font appel à la main-d’œuvre étrangère, les marchés des entreprises implantées au Luxembourg sont souvent de dimension mondiale et les investissements étrangers représentent une part très importante du dynamisme de notre économie. Il est fondamental pour rester compétitifs au niveau international que les entreprises bénéficient dans notre pays d’un environnement économique extrêmement favorable. Il est vrai que l’environnement économique est particulièrement favorable aux entreprises. La croissance économique atteint 4,5 % en 2005. Notre pays connaît une remarquable stabilité politique. Les conflits sociaux sont très rares et le dialogue social très poussé. Le gouvernement luxembourgeois est également très accessible et œuvre de manière très efficace pour la préservation des avantages compétitifs luxembourgeois. Au niveau social, c’est la négociation qui prime et qui permet d’éviter les conflits sociaux. Le mécanisme de la Tripartite permet de dégager des compromis acceptables à la fois par les partenaires sociaux et par le gouvernement. Mais, en même temps, il est essentiel de ne pas se reposer sur ces acquis. Le Luxembourg a connu, au cours des dernières années, à la fois une augmentation du chômage, une détérioration des finances publiques et certaines tensions inflationnistes. Dans l’absolu, le chômage reste très inférieur à la moyenne européenne, puisqu’il n’atteint que de 5 % au Luxembourg. Les finances publiques respectent également les critères de Maastricht. Mais il est important d’affronter les problèmes à partir du moment où ils commencent à se poser. C’est le rôle de la Chambre de commerce d’alerter le gouvernement lorsque la situation commence à se dégrader et de proposer des mesures efficaces avant qu’il ne soit trop tard. Ce qui est en jeu va bien au-delà des préoccupations individuelles ou sectorielles des entreprises, le rôle de la Chambre de commerce est également de participer à la préservation de l’intérêt économique général. Au final, ce qui est au cœur du débat ce n’est pas uniquement la compétitivité de l’économie luxembourgeoise, mais à travers la préservation de cette compétitivité, c’est la question de la préservation du niveau de vie et du bien-être social de l’ensemble de la population qui est au centre des préoccupations. »

 

La CCL s’est dotée en 2004 d’un organe de formation : l’IFCC. Qu’est ce qui a motivé la création de cet institut ?

 

P.G. : « Avant le lancement de l’Institut de Formation de la Chambre de commerce (IFCC) en 2003, l’offre de formation de la Chambre de commerce fut gérée par son département Formation. Comme la Chambre de commerce devait vendre son programme de formation sur un marché de plus en plus concurrentiel, il a semblé tout à fait logique de doter le département Formation d’une forte identité visuelle, d’une “corporate identity”. La création de la l’IFCC devait donc permettre à la Chambre de commerce de se positionner clairement via son Institut de Formation sur le marché luxembourgeois de la formation professionnelle continue. Mais l’IFCC fut imaginé comme bien plus qu’une simple “marque” qui allait faciliter notre positionnement sur le marché. Son lancement précédait de quelques mois l’inauguration officielle du nouveau bâtiment de la Chambre de commerce avec son Centre de Conférences et Centre de Formation qui offre avec ses 40 salles sur plus de 6 500 m2 un cadre exceptionnel pour tout genre de conférences et formations. L’IFCC marquait une nouvelle étape dans l’offre de services de la Chambre de commerce. Je dirais donc que l’IFCC reflète une véritable volonté de développer et de mettre en œuvre une politique de formation guidée par la qualité et adaptée aux besoins en formation exprimés par les membres. Avec l’IFCC, la Chambre de commerce contribue également au développement d’une culture du “lifelong learning”. Aujourd’hui l’objectif de l’IFCC est clairement de contribuer via son offre de formation à l’augmentation de la performance des entreprises et des hommes et femmes qui y travaillent. En l’espace de quelques années l’IFCC est devenu un acteur incontournable du paysage luxembourgeois de la formation continue. Son offre se distingue surtout par sa diversité et par des prix extrêmement compétitifs. L’année passée près de 6 000 personnes nous ont fait confiance et nous continuons à rester à l’écoute des entreprises pour leur offrir des formations sur mesure. »

 

Le Luxembourg est résolument tourné vers l’extérieur. Comment se traduit cet aspect très international au sein de la CCL ?

 

P.G. : « Le Grand-Duché de Luxembourg est un pays qui a toujours été ouvert à l’extérieur et ce bien avant qu’on ne parle du phénomène de mondialisation. Il est évident qu’avec une superficie de 2 486 km2 et une population de quelque 460 000 habitants seulement - dont 39 % d’étrangers - le Luxembourg ne saurait se fermer à l’extérieur sans courir le risque de s’asphyxier. Grâce à sa situation centrale en Europe entre la France, la Belgique et l’Allemagne, le Luxembourg disposait d’ailleurs de tous les atouts pour devenir une plaque tournante pour les échanges internationaux. Les entreprises luxembourgeoises qui veulent se développer n’ont d’ailleurs pas le choix, elles doivent s’ouvrir aux marchés étrangers étant donné que le marché national reste par définition limité. Cette ouverture quasi naturelle à des marchés voisins a certainement aidé les entrepreneurs luxembourgeois à assimiler peut-être plus facilement la mondialisation que certains de leurs confrères européens. Le département International de la Chambre de commerce a d’ailleurs toujours soutenu les entreprises luxembourgeoises dans la conquête de nouveaux marchés en organisant des missions de promotion économique, des journées d'opportunités d'affaires, des participations à des salons de coopération, des visites accompagnées de foires internationales ou encore en mettant à disposition de stands collectifs sur d’importantes foires étrangères. Dans le même but de promouvoir le Grand-Duché parmi les milieux d’affaires étrangers, le département International accueille aussi régulièrement des délégations étrangères en visite au Luxembourg. Par ailleurs la Chambre de commerce assiste les entreprises depuis de nombreuses années dans les formalités d’exportation. »

 

Comment vit-on l’Europe au Luxembourg ?

 

P.G. : « C’est une question qui fut posée aux électeurs luxembourgeois le 10 juillet 2005, puisque le gouvernement luxembourgeois avait décidé de soumettre la future Constitution européenne à la ratification par référendum national. Que les Luxembourgeois se soient finalement prononcés majoritairement et clairement en faveur de la Constitution pour l'Europe et ce dans un climat qui fut à l’époque - après les “Non” néerlandais et français - largement défavorable à la constitution, montre que le Luxembourg n’a pas oublié sa vocation européenne. Le Luxembourg a toujours été un de plus fervents partisans de la construction européenne. En 1950, il a été parmi les 6 Etats fondateurs de la Communauté européenne du Charbon et de l'Acier inspirée par Jean Monnet et créée sous l'impulsion de Robert Schuman. Les gouvernements luxembourgeois successifs ont très tôt pris conscience de la nécessité d'une construction européenne pour garantir la sérénité de l'Europe après les déchirements du premierXXe siècle et c’est la raison pour laquelle le Luxembourg s’est toujours fortement impliqué dans la poursuite de l’idéal européen. Cet idéal est d’ailleurs aujourd’hui plus important que jamais et on ferait bien de se rappeler que la construction européenne est une “success story” qui cherche son égal dans l’histoire occidentale. Je pense que le récent élargissement de l’Europe représente aussi une grande opportunité pour les entreprises. Les nouveaux pays européens représentent les marchés d'exportation qui se sont le mieux développés pour le Luxembourg ces dernières années. En République tchèque, en Pologne et en Hongrie, nos exportations se sont parfois multipliées par dix. On exporte plus aujourd'hui en République tchèque qu'en Chine ! Il existe donc des opportunités commerciales phénoménales. Le potentiel y est plus grand qu'ailleurs, car il y a un énorme besoin de rattrapage dans ces pays. On a souvent répété que l'élargissement était une nécessité politique et une opportunité économique à saisir. Mais les entreprises n'ont pas attendu la fin des négociations de l'élargissement et l'entrée de ces pays dans l'Union pour saisir ces opportunités. Aujourd’hui il est important que l’Europe retrouve son souffle est se mette d’accord sur un projet d’avenir puisque le dernier projet en date, celui du traité constitutionnel n’entrera vraisemblablement pas en vigueur dans les deux ou trois années à venir, et donc il faudra bien que nous nous posions la question de savoir sur quels domaines et sur quels axes, l’Europe pourra avancer d’ici l’entrée en vigueur de ce traité ou d’un autre traité capable de sortir l’Europe de l’impasse dans laquelle elle semble enfermée actuellement. »










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