
Depuis quelques années, les entreprises sont sommées de rendre des comptes sur les conséquences sociales et environnementales de leurs activités. « La responsabilité sociétale des entreprises (RSE) est la manière dont, par des actions volontaristes, celles-ci prennent en compte les enjeux de développement durable », résume François Fatoux, directeur général de l’Observatoire sur la RSE. Au cœur de cette démarche, la prise en compte de toutes les parties prenantes, internes et externes : les salariés, les clients, les fournisseurs, les actionnaires et investisseurs, mais aussi les ONG, les collectivités locales, les riverains et la communauté au sens large.
Cette grande variété de « stakeholders » (intervenants) se traduit par des objectifs multiples : gouvernance d’entreprise, volet environnemental, dispositif social, sans oublier, bien sûr, les aspects ressources humaines – à savoir, la lutte contre toutesles discriminations, le renforcement de l’hygiène et de la sécurité au travail, le respect de la vie privée des salariés, la formation et l’évolution de carrière... Autant d’enjeux assimilés par les grandes entreprises, notamment avec le développement de l’Investissement socialement responsable (ISR, voir notre article page 88) et le renforcement des dispositifs législatifs à leur égard.
Certes, les PME n’ont pas à répondre directement à ces dispositions légales ni aux attentes des marchés financiers exprimées avec l’ISR. Mais elles ne peuvent pas non plus rester sourdes aux demandes de la société en matière de RSE : leurs parties prenantes sont là pour leur rappeler leurs devoirs. Certains organismes professionnels s’investissent, par ailleurs, dans la promotion de la RSE auprès des PME. C’est ainsi notamment le cas d’Eurochambres avec l’initiative CAESAR, qui vise à développer l’aptitude des Chambres de commerce et d’industrie européennes à offrir aux PME des services « adaptés, pratiques et réalistes » en matière de RSE.
Les voies de l’engagement
« Il y a trois manières par lesquelles les PME se retrouvent impliquées en matière de RSE, développe Luc Van Liedekerke, professeur d’éthique des affaires à l’université de Louvain et président du European Business Ethics Network. D’abord, le chef d’entreprise peut avoir un intérêt personnel pour la question et peut vouloir bien faire les choses. Ensuite, les PME peuvent subir une pression de la part des grandes entreprises ou des pouvoirs publics qui incorporent dans leurs appels d’offres des exigences en la matière. Enfin, des aspects particuliers de RSE peuvent faire partie d’un capital social ou culturel local. Par exemple, les PME allemandes ont des politiques environnementales très élaborées et les PME anglaises ont tendance à s’engager dans du volontariat associatif. »
Selon un rapport de l’Observatoire des PME européennes publié en 2002 et fondé sur une étude menée auprès de plus de 7 500 PME dans les 15 pays de l’Union européenne à l’époque, ainsi qu’en Norvège, en Suisse et en Islande, « la moitié des PME européennes sont impliquées, à des degrés divers, dans des causes socialement responsables. » Les chiffres vont de 48 % pour les très petites entreprises (0-9 salariés) à respectivement 65 % et 70 % pour les petites (10-49 salariés) et les moyennes (50-249 salariés). Un engagement qui ne varie guère suivant les secteurs d’activité. En ce qui concerne les domaines des actions, le soutien au sport (47 %), aux activités culturelles (33 %) et à celles relatives au bien-être et à la santé (33 % également) arrivent en tête, loin devant l’environnement (12 %). Cet engagement est aussi très variable en fonction des pays. La Finlande, le Danemark, l’Islande, la Norvège et l’Autriche arrivent en tête (plus de 68 % des entreprises), suivis par les Pays-Bas, l’Irlande, la Suède, le Portugal, la Belgique, le Luxembourg, la Suisse et l’Allemagne. Loin derrière : le Royaume-Uni, la France, l’Espagne, l’Italie et la Grèce (moins de 49 % des entreprises).
Persistance du doute
Une enquête de l’ACFCI, menée en juin 2006 auprès d’une centaine de dirigeants de PME françaises ayant engagé une démarche de RSE depuis plus de 6 mois, s’intéresse également à leurs pratiques. Sur le plan environnemental, la gestion des déchets (88 %) et la réduction de la consommation d’énergie (70 %) arrivent en tête des actions engagées. Sur le plan social, la mise en place d’un plan de prévention des risques (92 %), d’un plan de formation (89 %) et d’un dispositif de gestion des compétences (77 %) sont les plus fréquemment citées. L’étude révèle toutefois que « la parité homme/femme et l’emploi de personnes handicapées sont peu cités, voire non recherchés » (sic). Enfin, pour l’aspect sociétal, 70 % déclarent impliquer leur entre-prise dans des actions citoyennes (recours à l’embauche locale, participation à des réseaux ou clubs d’entreprises) et 83% avoir établi des parten-ariats avec des acteurs locaux (établissements d’enseignements, associations culturelles ou sportives...). « Si les très grandes entreprises ont bien intégré la RSE, les PME/PMI restent dubitatives sur l’intérêt de ce type de démarche », nuance toutefois l’enquête de l’ACFCI. Par ailleurs, 85 % des sondés déclarent rencontrer des freins dans leurs démarches : manque de temps, de moyens humains et financiers. Et si la quasi-totalité pensent que la démarche RSE constitue un élément incontournable du développement de l’entreprise, « de nombreux chefs d’entreprises rappellent aussi qu’il peut y avoir dualité entre les exigences en matière de développement durable et l’objectif de rentabilité, et que ce type de démarche ne peut se mettre en œuvre qu’une fois la profitabilité acquise ».
Comment expliquer ces doutes ? « La RSE est un concept venu du monde des grandes entreprises, analyse François Fatoux. Des outils ont été développés pour elles : notation par des agences, publication de rapports, élaboration de codes de conduite, etc. Mais quid des PME ? Elles ne peuvent pas reprendre ces outils... Et ceux mis en place pour elles – les outils de la sensibilisation essentiellement – sont d’une efficacité plus réduite. Par ailleurs, une logique de développement durable va souvent à l’opposé du quotidien "court-termiste" du responsable de PME. Avant de mener des actions de sensibilisation, il faudrait se demander, au préalable, si les PME peuvent s’engager dans des démarches de développement durable. »
François Fatoux invite notamment à remettre en cause les relations entre les grands donneurs d’ordres et les PME : « Il faut créer des conditions de relations satisfaisantes entre les deux parties, notamment sur la question des délais de paiement, ce qui est d’ailleurs un aspect de RSE pour les grandes entreprises. Les PME ne peuvent pas s’engager dans une démarche de développement durable si les acteurs de leurs relations quotidiennes ne respectent pas leurs propes engagements à leur égard. » Et le directeur général de l’Observatoire sur la RSE de proposer des solutions innovantes : « Il pourrait être intéressant de faire intervenir l’assureur ou le banquier de l’entreprise, par exemple, à travers l’octroi de meilleurs taux pour des investissements de développement durable ou la mise à disposition de diagnostics environnementaux. Il faut que les dirigeants de PME puissent s’appuyer sur des leviers. »