
Plus de 1 000 milliards d’euros. C’est, au sens large, le montant des sommes actions et obliga-tions comprises gérées suivant les principes de l’Investissement socialement responsable (ISR) en Europe début 2006. Selon Eurosif, ce chiffre n’était que de 336 milliards trois ans auparavant. Autant dire que le marché se développe de manière exponentielle, même s’il ne représente encore que 1 % des encours européens. Aux États-Unis, d’après les chiffres du Social Investment Forum, l’ISR au sens large totalisait 2 300 milliards de dollars en 2007, soit près de 10 % du marché financier américain. Et cette pratique a également gagné l’Asie.
Selon Bernard Dufour, directeur du département ISR et du développement de Vigeo, première agence de notation sociale européenne, « le développement de l’ISR s’explique par la montée en force des questions environnementales, une réaction aux dérives du capitalisme financier de ces vingt dernières années, et l’essor des aspirations, au sein de la société civile, à ce que les entreprises exercent pleinement leurs responsabilités autour d’elles ».
Pour dire les choses simplement, l’ISR est la déclinaison financière du principe de développement durable. « Si le capitalisme financier, déconnecté des réalités industrielles avec l’adoption de comportements court-termistes excessifs, n’adopte pas une certaine éthique, nous allons droit dans le mur, avertit François Fatoux, directeur général de l’Observatoire sur la responsabilité sociétale des entreprises. L’ISR essaie de corriger les excès de ce système. » Bernard Dufour ne dit pas autre chose : « L’ISR privilégie le long terme. L’idée générale est qu’un meilleur management social augmente les chances de l’entreprise de performer sur le long terme. »
Au cœur de ce secteur, les agences de notation extra-financières (ou ESG, pour environnement, social, gouvernance), créées à la fin des années 1990 et au début des années 2000 évaluent les entreprises cotées sur leurs performances en matière de gouvernance et de responsabilité sociale et environnementale (RSE). « Nous considérons que chaque entreprise a une responsabilité en dehors de son but premier qui est de croître et de faire des profits, développe Bernard Dufour. Ces enjeux sont facteurs de risques, mais également d’opportunités. »
Les analystes travaillent à partir d’informations publiques sur la politique RSE de l’entreprise (reporting, sites Internet, articles de presse), de questionnaires spécifiques, mais aussi d’entretiens avec des dirigeants et des parties prenantes (ONG, syndicats). « Il est nécessaire d’avoir un regard critique sur les données », confie Bernard Dufour. Toutefois, aucune méthodologie de traitement de l’information extra-financière ne fait consensus aujourd’hui. Chaque agence a donc sa propre méthodologie et ses propres grilles, ce qui rend plus difficiles certaines comparaisons.
De nouvelles Performances
« Le point de départ est sectoriel, explique Bernard Dufour. Les entreprises sont notées sur un certain nombre de critères, qui sont activés ou non suivant leur pertinence et qui ont des poids plus ou moins importants en fonction des secteurs. » Ces critères se répartissent en six grands domaines : environnement, droits de l’homme, relations humaines, comportement sur les marchés (fournisseurs et clients), gouvernance et engagement sociétal. « Pour chaque critère, nous adoptons trois angles d’approche, que nous pondérons, poursuit Bernard Dufour. Y a-t-il une politique déclarée dans l’entreprise ? Quels sont les moyens au service de cette politique ? Et quels sont ses résultats ? Nous obtenons un rating dans chacun des domaines, mais nous n’agrégeons pas. Notre approche est comparative : nous situons l’entreprise sur une échelle, dans son secteur. »
Ces analyses extra-financières doivent aider les investisseurs à sélectionner les valeurs de leurs portefeuilles. « Les pratiques en matière d’ISR sont diverses, nuance Bernard Dufour. D'une manière générale, il s’agit d’utiliser le filtre de la notation ESG en plus des filtres financiers. Mais certains investisseurs privilégient l’aspect ESG, d’autres celui financier. » En effet, les fonds socialement responsables peuvent soit sélectionner des entreprises en fonction de leur performance en matière de développement durable (approche dite « positive »), soit en exclure d’autres (approche dite « d’évitement ») en raison de leur secteur d’activité (armement, tabac, alcool...) ou du recours à des pratiques jugées non responsables (travail des enfants, tests sur les animaux...).
Il existe par ailleurs une minorité de fonds, appelés « fonds de partage » ou « fonds solidaires », qui reversent une partie de leurs revenus à des associations ou organisations caritatives. Enfin, certains investisseurs adoptent une démarche d’engagement actionnarial afin de pousser l’entreprise vers plus de responsabilité sociale et environne-mentale par l’exercice de leur droit de vote, notamment. Mais ce n’est pas la seule manière dont l’ISR influe sur la politique RSE des entreprises. « L’ISR a structuré les démarches RSE des grandes entreprises, notamment par le biais des agences de notation avec leurs choix de référentiel, analyse François Fatoux. Si une entreprise veut être bien notée, elle doit suivre les points de l’agence. »
Les grands investisseurs – et notamment les banques – s’intéressent de plus en plus à l’ISR. Près de 260 investisseurs mondiaux ont signé les Principes pour l’investissement responsable des Nations unies (UNPRI), adoptés en avril 2006. En vertu de cette « charte », ils s’engagent notamment à « prendre en compte les aspects ESG dans l’analyse d’in-vestissement et le processus de prise de décision » et à « être des actionnaires actifs et incorporer les aspects ESG dans {leurs} politiques et pratiques actionnariales ».
Si l’ISR séduit les investisseurs traditionnels, c’est parce qu’il a fait ses preuves : « Les craintes d’une moindre performance de l’ISR sont derrière nous, estime Bernard Dufour. Sur les cinq dernières années, l’indice ASPI, qui regroupe les 120 valeurs européennes les mieux notées par Vigeo, a évolué d’une manière proche de celle des grands indices. Nous pensons – même si nous n’en avons pas encore la preuve – que ces valeurs vont surperformer sur 15-20 ans. » Mais cet engouement pour l’ISR ne va pas sans risques : « Dans les années qui viennent, nous allons passer d’un marché de niche à une pratique qui va se généraliser, juge Bernard Dufour. Il faudra tenir ferme sur certains critères et veiller à trouver un équilibre pour que l’ISR ne se dilue pas à mesure qu’il se généralise. »