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Jean-Pierre Brard 1 février 2008 à 13:12 | Envoyer à un ami | Version imprimable

« Marx m’a appris cela »

La mairie de Montreuil intervient directement dans le développement international des entreprises de son territoire. Une méthode rare, stimulée par une idéologie politique que raconte Jean-Pierre Brard, le maire de la ville, à commerce international.

Jean Pierre Brard & Yejing Zhu
Jean Pierre Brard & Yejing Zhu

Né le 7 février 1948, Jean-Pierre Brard est maire de Montreuil depuis mars 1984. Élu député en 1988, il a participé à de nombreuses commissions sur les questions économiques et internationales. Politiquement, il a été membre du Parti communiste français de 1962 à 1996. Actuellement il est membre du Forum de la gauche citoyenne. À l’Assemblée nationale, il est apparenté au groupe des députés communistes et républicains.

Commerce International : Comment un maire peut-il soutenir les entreprises de sa municipalité à l’international ?
Jean-Pierre Brard :
« Il s’agit d’intervenir dans des pays où les relations politiques ont du poids. Nous n’emmenons pas nos entreprises en Allemagne ni même aux États-Unis, puisque l’intervention de la ville serait inutile. En revanche, en Algérie, au Vietnam où nous avons des relations fortes, ou bien, après la chute de l’URSS, en Lituanie, au Kazakhstan, en Ukraine, c’est très différent. Il faut dire aussi que le fait que je suis député facilite les choses. Je fais jouer le réseau diplomatique français, des contacts à l’Assemblée nationale, des ministres, etc.
Notre intervention s’exprime de différentes façons. Cela peut être en accompagnant les entreprises sur le terrain afin qu’elles nouent des contacts avec les autorités et les partenaires économiques du pays. En 2007, 13 PME et PMI de Montreuil sont ainsi parties en Algérie à la suite d’un contact que j’avais eu l’année précédente avec le gouvernement algérien. Ce fut un véritable succès. Une société de climatisations a remporté un contrat de 600 000 euros ; une autre, dans la distribution de composants électroniques, 3 millions d’euros ; une entreprise du secteur touristique, 2,5 millions d’euros, etc. Ce n’est donc pas n’importe quoi ! En retour, une quinzaine d’entreprises algériennes nous ont rendu visite fin janvier.
Autre exemple, celui de la Chine. Nous nous sommes mis d’accord avec nos partenaires chinois pour qu’ils nous emmènent sur leur porte-bagages dans les foires professionnelles de leur pays. De notre côté, nous les faisons venir à la foire d’Alger. Sans notre intervention auprès des Algériens, les entreprises chinoises auraient eu beaucoup de mal à obtenir leur visa. De même, nous entraînons les Chinois au MidEst de Villepinte, au nord de Paris.
Il nous arrive également d’associer les initiatives politiques et économiques. À ce titre, en octobre dernier, les assises franco-vietnamiennes se sont tenues à Montreuil. Le contenu était politique et les collectivités locales, la région, le département et les communes y participaient. Cependant, nous y avons associé les entreprises parce qu’elles pouvaient en profiter pour rencontrer des décideurs publics vietnamiens. Ces assises débouchent d’ailleurs sur une mission de Nouvelles Frontières au Vietnam au printemps prochain.
»

C.I. : Montreuil et la Chine ont donc de bonnes relations ?
J.-P. B. :
« Nous sommes en effet jumelés avec la ville de Changchun, dans la province de Jilin. Je passe les détails, mais en réalité, c’est un peu grâce aux Russes que Montreuil a atterri à Changchun. Après la chute de l’URSS, les Russes se débattaient comme ils le pouvaient et nous avons réalisé une opération commune dans cette province chinoise. Les Russes sont partis et nous y sommes restés. Mais voyez que nous ne sommes pas allés dans le nord-est de la Chine, ni même dans le Sud vers Shanghai, là où tout le monde va. Les relations politiques sont vraiment inutiles dans le Sud chinois où règne le tout-business. Le Nord est complètement différent, parce que les Chinois sont obligés d’y reconstruire toute la base industrielle et d’organiser la mutation. Ils recherchent donc des partenariats extérieurs. La ville de Changchun nous fait donc bénéficier de sa logistique lorsque nous nous rendons dans son pays. C’est primordial, notamment à cause des différences culturelles et linguistiques.
En juin 2006, le maire de Changchun nous a rendu visite à Montreuil. Je lui ai fait rencontrer le patron d’Ubisoft qui est installé dans notre ville. Ubisoft a déjà une représentation à Shanghai, mais les deux hommes ont pu discuter d’autres opportunités.
Une autre entreprise montreuilloise a bien réussi en Chine. Il s’agit de Quinette et Gallay qui fabrique des fauteuils pour salles de spectacle. Elle réalise 70 % de son chiffre d’affaires à l’étranger, et elle a remporté le contrat d’équipement des fauteuils de l’opéra de Pékin.
Mais d’autres sociétés de Montreuil ont eu du succès en Asie, comme au Vietnam par exemple, où une de nos entreprises a entièrement refait les studios de télévision de Hô Chi Minh-Ville.
»

C.I. : Tout de même, compte tenu de votre histoire politique, n’est-ce pas une position contradictoire ? Sans parler de la pression fiscale de la Ville de Montreuil en termes de taxe professionnelle, réputée pour être forte ?
J.-P. B. :
« Nous avons favorisé la création de l’AMIE, l’Association montreuilloise pour l’initiative des entreprises. Une association que nous aidons beaucoup, mais qui rend d’importants service aux sociétés de Montreuil. C’est une réelle valeur ajoutée et c’est une façon aussi de rembourser une petite part de la taxe professionnelle en échange d’un service efficace. Il est vrai que nous sommes parfois critiqués pour donner de l’argent aux entreprises. Or, nous ne leur donnons pas d’argent, nous les aidons simplement à trouver des marchés. C’est une logique de développement économique. Donc, très clairement, la politique de la ville, c’est d’aider les entreprises à se développer pour qu’elles payent bien leurs impôts. L’AMIE est formidable, car après avoir été lancée par la ville, ce sont les patrons eux-mêmes qui portent sa dynamique. Toujours avec des relations positives avec la municipalité d’ailleurs. Alors, cela peut certes surprendre compte tenu de notre histoire politique, mais j’ai personnellement un discours très direct avec les dirigeants d’entreprises. Je leur dis : je vous aide à vous développer, mais si vous êtes méchants avec les salariés, ne vous étonnez pas si je suis à 7 h 00 du matin devant votre porte à distribuer des tracts. Car nous sommes dans cette ambivalence aussi.
Vous savez, je suis marxiste. Donc l’aspect économique est déterminant en dernière analyse. Marx m’a appris cela. Et en tant que gestionnaire municipal, avec ma culture politique, l’économique est le levier pour le social. Donc, un bon développement économique permet une bonne politique sociale, et donc une bonne redistribution de la richesse via la fiscalité – et nous avons une taxe professionnelle élevée dans les grandes villes. Tout cela fonctionne si la ville apporte un plus. Chez nous, l’AMIE en est un. Quant à tout ce qu’on peut dire d’autre sur la taxe professionnelle, vous voyez bien qu’il ne s’agit que de pure propagande, parce que les patrons de Montreuil ne sont pas idiots. S’ils se trouvent ici, ce n’est pas par hasard.
Par ailleurs, vous concevez bien que nous ne nous trouvons pas dans une logique de délocalisation. Nous aidons les entreprises à se développer et à gagner une taille internationale pour qu’elles se consolident, mais en aucun cas pour qu’elles suppriment des emplois ici. L’entreprise Quinette et Gallay, qui conçoit les fauteuils de l’opéra de Pékin, avait délocalisé sa production en Chine dans un premier temps. Ils se sont rapidement rendu compte que les conditions de travail de ce pays ne se résumaient pas à des salaires. Il y a le respect de la qualité, les délais, les approvisionnements, les frais de fret, etc. Quinette et Gallay a donc stoppé sa délocalisation, et les fauteuils de l’opéra de Pékin sont fabriqués à Montreuil alors qu’ils ont conservé une implantation en Chine.
»

C.I. : Connaissez-vous d’autres municipalités qui proposent cet accompagnement aux entreprises ?
J.-P. B. :
« Je ne pense pas que d’autres villes fassent cela, bien que l’on essaye de mettre ce modèle en partage. Je pense qu’il y a un blocage idéologique. Nous sommes très interventionnistes, et je n’ai aucun état d’âme là-dessus. Nous faisons ce que nous pensons devoir faire et nous disposons de la légitimité du suffrage universel.
Nos collègues de droite ont de bons rapports, presque affectifs, avec le patronat. Ils sont en symbiose idéologique. Mais qu’en font-ils ? Rien. Nous, nous sommes dans la dialectique et la contradiction positive. En plus, nous sommes idéologiquement très structurés. Enfin, notre vision internationale n’est pas seulement binationale. D’ailleurs, nous préparons pour 2011 une rencontre à Montreuil qui réunira tous nos partenaires étrangers et leurs propres réseaux de partenaires internationaux.
Une relation économique est toujours en dents de scie. Nous avons fait le choix de stabiliser ces relations par des coopérations sur le plan administratif, des échanges d’expérience, ainsi que par des échanges d’étudiants. Cet ensemble faisant un flux stable. Voilà la politique internationale de la Ville de Montreuil.
»


Philippe Adam


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